« Toi c’est pas pareil »

Hello Fairies!

Il y a quelques jours, j’ai témoigné dans le segment Let’s talk about de la booktillaisePhoto de profil de labooktillaiseDans ce segment elle invite des personnes concernées, appartenant à des minorités à s’exprimer. Etant arabe, et ayant déjà un peu discuté de ce sujet avec elle, je me suis exprimée un peu plus longuement ce jour-là. Et au fur et à mesure que j’écrivais, j’ai ressenti le besoin d’en dire plus, j’ai réalisé combien j’avais à dire. Je me suis limitée sur Instagram, mais je vais reprendre ces propos et ajouter un petit peu plus ici. C’est autant pour témoigner, pour exprimer tout cela, le partager avec vous, que pour faire un point avec moi-même et me libérer d’un poids.

Alors voilà, comme je l’ai dit plus haut, et peut-être le saviez-vous déjà parce que je l’ai glissé dans certains articles précédents, au passage, je suis arabe. Je suis née en Algérie, de deux parents algériens. Mon père a vécu dans ce pays alors qu’il était encore une colonie française, il a été témoin des horreurs de la guerre d’indépendance dont nous fêtions le 58ème anniversaire le 5 juillet 2020 (05/07/1962).wp-1594130980067.png

Après quelques années en Espagne, on est venu s’installer en France, où une partie de la famille de ma mère vivait déjà. J’avais 7 ans quand on a déménagé dans ce pays qui devait devenir mon pays d’adoption. Naïvement, je ne connaissais pas le concept du racisme. Cette méchanceté dirigée contre ma famille, les moqueries constantes dont je ne saisissais pas vraiment le sens, c’était nouveau pour moi. Je pense qu’à l’époque ma naïveté m’a protégée. Ainsi que mon clan : mes frères et sœurs. On est quatre, et on est unis, cette union a toujours fait notre force et nous a en quelque sorte protégés du monde extérieur. Mon clan m’a permis de ne pas réaliser complètement et tout de suite qu’ici j’étais considérée comme différente, et que cette différence n’était pas bienvenue.

J’ai aussi été protégée par mon apparence. Parce que je n’ai pas les traits et le teint attendus par les stéréotypes. Les gens autour de moi finissent par oublier mes origines. Ou pour ceux qui me rencontrent tout juste, ils les ignorent tant que je n’ai pas dit mon nom. J’ai donc été témoin bien malgré moi de bien des discours racistes. Une fois arrivée au lycée (fin du collège déjà), il ne m’était plus possible de passer à côté de ce racisme quasi automatique dans la bouche de la plupart de mes camarades, et pire, des adultes autour. Aujourd’hui encore, les gens font rarement attention à ce qu’ils disent devant moi. Et le constat est désespérant : quand ils pensent parler à un de leurs pairs, les racistes se permettent les pires blagues ou remarques déplacées, sans même se considérer eux-mêmes comme racistes.

Au lycée, j’ai réalisé au bout d’un certain temps que toutes les filles de mon groupe de copines était racistes. Elles tenaient ça du discours de leurs parents, des médias, de tout le monde autour qui les autorisait à penser comme tel. Et parce qu’elles avaient une copine arabe (moi) elles pouvaient décemment se dire qu’elles n’étaient pas racistes. Pourtant leur manière de penser et certains de leurs propos l’étaient clairement. Au début, dans mon besoin d’être acceptée, j’en plaisantais avec elles, je riais à leurs blagues. Puis parfois la discussion était moins sur le thème de l’humour, surtout quand un événement impliquant des musulmans ou des arabes était à la une. Un jour où ces propos m’ont vraiment heurtée parce qu’ils avoisinaient le « qu’ils rentrent chez eux », je leur ai rappelés qu’elles parlaient aussi de moi et de ma famille. Sans exprimer aucune culpabilité, elles ont éludé le problème par un « mais toi c’est pas pareil ».

Depuis, j’ai réalisé que cette phrase je l’avais déjà entendue et que je l’entendrais encore des dizaines et des dizaines de fois. Parce que ma peau est blanche. Parce que je ne suis pas voilée. Parce que j’ai les yeux bleus. Parce que je me fonds dans le décor. Parce qu’ils peuvent oublier que je ne suis pas née ici, que mon peuple a vécu opprimé par la colonisation. Parce que je n’ai « pas l’air algérienne », on peut oublier que je suis arabe. Toute ma vie j’ai entendu les pires propos, de personnes qui pensent me faire un compliment en me disant que je ne suis pas « comme eux » en parlant des miens.

J’ai aussi rencontré le problème au niveau professionnel puisque avec mon CV sans photo, on ne donne jamais suite à ma candidature. Avec la photo je peux espérer avoir un entretien. Une fois, j’ai été prise pour un stage chez un opticien. J’ai été pistonnée, le patron s’était engagé à me prendre pour les 6 semaines de stage avant de connaître mon nom.
Quelques semaines après que j’aie commencé le stage, la femme du patron m’a avoué, sur le ton de la confidence, comme pour me rassurer, me faire plaisir, que quand elle et son mari avaient vu mon nom ça les avait inquiétés parce que « tu comprends, c’est le centre ville, un quartier chic, alors les apparences jouent beaucoup pour les clients. Avoir une vendeuse arabe ça aurait pu être un problème. Mais quand on t’a vue on a tout de suite été rassurés, tu n’as pas du tout l’air arabe! ». C’était censé être un compliment.
En France avoir l’air arabe, être arabe, c’est une insulte. C’est un frein professionnel. C’est un problème social.

Sans parler du fait que vu le nombre de fois où mon frère se fait contrôler sans raison autre que son faciès, et les divers problèmes que mes oncles, tantes, cousins et cousines, tous plus « typés » que moi, ont pu avoir, j’ai grandi avec une méfiance automatique de la police et du système judiciaire. Je ne sors jamais sans une pièce d’identité. J’évite la police quand je la vois. Si je suis avec un groupe d’amis un peu turbulent, je dois toujours garder à l’esprit que si la police intervient, je n’aurai pas le même traitement qu’eux.

Vous vous doutez de la crise d’identité qui a pu en découler. Je n’ai jamais pu être acceptée vraiment en France parce que je suis Algérienne, que je m’appelle Imène, que sur ma carte d’identité il est écrit que je suis née à Alger. Et en même temps, je n’ai pas l’air algérienne et ça me rend les choses plus faciles. Comment construire son identité quand tes origines font partie de toi mais que les nier t’ouvre des portes, que faire semblant de te fondre dans la masse est tellement plus simple? Comment pourtant concilier cette apparence à celle que je suis réellement? Comment trouver un équilibre? Quel combat mener? 

Pendant longtemps, j’ai préféré faire profil bas. C’était plus simple. Cela m’ouvrait plus de portes, bien que pas toutes évidemment. J’ai continué de subir ce racisme, d’en être témoin. De réagir quand il se passait sous mes yeux. Mais je n’ai jamais vraiment pris part au combat contre ce racisme. Je suis allée jusqu’à oublier d’apprendre plus sur mes origines, me coupant ainsi d’une partie de moi-même. Me scindant en deux parts dont l’une restait résolument souffrante. Je réalise aujourd’hui que ce non choix de laisser la facilité dicter mes actions fait partie de ce qui m’empêche de me sentir épanouie. Alors petit à petit je rattrape mon retard. J’apprends l’Histoire d’Algérie, du point de vue des Algériens, pas des colonisateurs. J’apprends pour mieux assumer. J’apprends pour mieux défendre. J’apprends pour être enfin complète. J’apprends pour enfin prendre part à mon propre combat que je n’ai jusque là que soutenu de loin. Je sais que je m’engage dans une bataille qui va être longue et douloureuse. C’est d’ailleurs pour ça que je l’ai évitée jusque là, parce que je ne me sentais pas assez forte pour porter ce poids sur mes épaules. Mais si ma peau blanche me donne certains privilèges, ce n’est pas le cas de tout le monde. Je ne veux plus de ces privilèges.

Au quotidien, en France, être arabe, c’est se faire insulter avec le sourire tous les jours. Les seules représentations des arabes et des musulmans que l’on peut trouver dans les livres, les films ou les médias sont problématiques. On n’y voit que des personnes problématiques, violentes, agressives, des terroristes et j’en passe.

Bref, je suis fatiguée, épuisée. Que je corresponde aux stéréotypes ou non, je suis épuisée. Afin de me protéger, j’ai mis de côté ma culture, j’ai détourné les yeux, je n’ai pas lutté, je suis restée silencieuse, j’ai vécu avec mes privilèges et je me suis fondue dans la masse. Aujourd’hui, je fais le premier pas, celui de réapprendre qui je suis. Aujourd’hui mon silence prend fin.

Je n’ai pas de solution à ce problème, que des questions. Tout ce que je peux dire, c’est que chacun devrait commencer par se poser des questions, par réfléchir à deux fois à leurs propos, et surtout s’éduquer. Ne pas se contenter de ce que les médias biaisés et les livres d’Histoire vue par la France nous apprennent. Il faut aller au-delà et vraiment s’éduquer. Voir plus de points de vue. Ecouter plus de voix. Commençons à nous écouter vraiment les uns les autres.

Si vous avez des livres sur l’Histoire de l’Algérie, accessibles, ou des livres sur le France coloniale, sur le racisme en France etc, je serais ravie que vous m’en fassiez des recommandations. en attendant, de mon côté, je me fais une liste aussi, dont je vous parlerai bien sûr au fil de mes lectures!

Xoxo

Je mets au passage cette vidéo juste là. Elle parle très brièvement du génocide qui est en train de se produire, sans que le monde ne réagisse. On est sur le plus gros génocide culturel au monde depuis l’holocauste.

4 commentaires sur « « Toi c’est pas pareil » »

  1. Quelle justesse… cet article est très puissant et vraiment bien écrit ; et je te souhaite de découvrir voire de faire bouger les choses au fil du réapprentissage que tu souhaites mener !

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  2. Ton article m’a mis les larmes aux yeux parce que je m’y reconnais totalement. J’ai également été très protégée par ma famille, je suis moins typée que mes frères mais assez pour avoir été victime de racisme. J’ai aussi entendu la phrase « on ne se sent plus chez nous » de la part d’une « amie » au lycée. J’ai mis ma culture de côté pour me sentir acceptée et je réapprends l’histoire de mon pays petit à petit. J’espère que tu réussiras de ton côté à te réapproprier ton histoire et j’espère que ce monde évoluera pour devenir plus juste et sécurisant pour toutes les personnes issues de « minorité ».

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  3. Je suis tellement désolée pour toi… Ton témoignage doit faire du bien à certaines personnes, c’est l’essentiel.

    Ca doit vraiment être terrible d’entendre de tels propos parce que tu as la peau blanche… En tant que blanche, j’en ai entendu des propos racistes, soigneusement pas dits devant des personnes concernées, et ça peut se révéler très violent. Alors du coup, je n’imagine que trop bien…

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